Quête féministe sur les standards de beauté à l’ère numérique

Chaque époque de l’histoire a eu des standards de beauté qui ont déterminé ce qui est considéré comme acceptable chez une personne. Plusieurs théories féministes permettent de naviguer sur ce phénomène qui se voit largement numérisé de nos jours. On prendra l’exemple de la chirurgie esthétique et des sœurs Kardashians pour éclaircir le discours autour des normes de beauté en 2021.

De nos jours, les standards de beauté sont grandement influencés par les réseaux sociaux et par les médias. Le problème réside dans le fait que dans les réseaux sociaux les individus sont capables de modifier leurs corps à l’aide des «filtres», des applications et même à l’aide de logiciels comme Photoshop. Les médias nous lancent des images de corps altérés à l’aide des logiciels comme «photoshop». Cela fait que ce prototype de beauté soit très difficile à rapprocher ainsi que d’imiter dans la vie hors le numérique.

Les miroirs sont des glaces qui ne fondent pas ; ce qui fond, c’est qui s’y mire.

Paul Morand

À différents degrés, l’obsession avec l’apparence physique affecte tout le monde. Nombreux sont les facteurs qui véhiculent ces normes de beauté qui ne cessent pas de contraindre les femmes. Bien plus que leurs homologues masculins (Lachowsky, 2010). Par conséquent, leur estime personnelle dépend davantage de l’apparence. « Les femmes sont en quelque sorte plus biologiques, plus corporelles et plus naturelles que les hommes » (Grosz 1994 : 14). Un tel enchevêtrement dans la corporéité a également été attribué aux corps colonisés (McClintock 1995, Alcoff, 2006). 

Dans La Domination masculine (1998), Bourdieu argumente que les femmes existent à travers le regard des autres et c’est pour ces regards qu’elles donnent de l’importance à la beauté. L’auteur souligne que ce regard convertit les femmes en objets. Les femmes se parent d’accessoires et modifient leur apparence dans le but d’être regardées et acceptées par la société. De plus, il existe un grand nombre de bénéfices pour celles et ceux jugés attirants. L’économiste américain Daniel Hamermesh ajoute que la beauté permet de gagner jusqu’à 15% de plus par an. Selon Hamermesh, spécialiste de la beauté comme monnaie sociale, ce facteur augmente aussi la probabilité de trouver un conjoint plus beau et plus aisé financièrement. 

Beauté, concept anhistorique? Bien sûr que non!

Mathématiciens, scientifiques et artistes se sont efforcés, à travers les époques, de prouver l’existence de critères universels pour la beauté. À l’aide, par exemple, de la symétrie et des proportions. Cependant, comme le fait remarquer Umberto Eco dans Histoire de la beauté (2004): 

« Tous les siècles, on a parlé de la Beauté de la proportion, mais, selon les époques, en dépit des principes arithmétiques et géométriques affirmés, le sens de cette proportion a changé. Assurer qu’il doit y avoir un juste rapport entre la longueur des doigts et la main, et entre celle-ci et le reste du corps, c’est une chose; déterminer le bon rapport était une affaire de goût qui pouvait évoluer au fil des siècles. » 

La naissance de Venus par Botticelli

 Il n’existe pourtant aucun critère universel ou intemporel! Les normes esthétiques sont propres à chaque époque, elles renforcent les idées dominantes de la société qui les manifeste. (Séguin, 2011) 

En effet, l’Europe chrétienne dès le Moyen Âge défendait un certain nombre de valeurs qui sont restées incontestées pendant très longtemps. À partir du XVe siècle, « les colonisateurs se sont rendus en Afrique, en Asie et en Amérique latine et ont introduit l’idée que la blancheur est bonne, que rien n’est meilleur que le blanc. » Dans son livre Branded Beauty,  Mark Tungate écrit « [les femmes] étaient exhortées à paraître pures et vierges, éternellement jeunes […]» En conséquence, les traits clairs, comme les cheveux blonds, les yeux bleus et la peau claire, étaient considérés comme des manifestations physiques de « la lumière de Dieu ». Le colonialisme a propagé ces idéaux de beauté partout dans le monde.

La théorie rencontre le « réel«

En 1990, dans The Beauty Myth, Wolf écrit: « Les femmes ne sont que de simples « beautés » pour s’assurer que la culture reste masculine. Il s’ensuit que les normes de  beauté modernes ont été utilisées comme « armes politiques contre l’avancement des femmes » dans « une violente réaction contre le féminisme ».  

De toute évidence, les féministes sont dans une situation particulièrement problématique. Celles qui défient les normes conventionnelles sont ridiculisées comme des harpies ; celles qui s’y conforment sont considérées des hypocrites. Beaucoup de femmes qui reconnaissent les normes de beauté comme oppressives se sentent humiliées par l’incapacité d’y échapper. (Rhode, 2016) 

Dans un article de Playboy largement diffusé en 1997. Une ex-professeure de théorie féministe à Yale, discuta sa décision d’avoir des implants mammaires. Elle a insisté sur le fait qu’avoir de « gros nichons » exprimait des principes féministes. Car, « c’est le droit d’une femme de faire ce qu’elle veut avec son corps ». Pourtant, de nombreux patients de chirurgie esthétique ont reconnu que le ridicule, l’humiliation et la honte avaient guidé leurs décisions. (Rhode,2016)

« A feminist goes for big gazongas »

La culture populaire n’applique aucun frein à ces fantasmes de réarrangement et de transformation de soi. Au contraire, on nous dit constamment que nous pouvons « choisir » notre propre corps. Les analogies comparant la chirurgie esthétique à la mode d’accessoires semblent aussi effacer le concept de privilège. La mode, le maquillage, les produits de perte de poids et les procédures cosmétiques ont tous un coût. (Bordo, 2004)  Le débat se poursuit toujours en 2021, complexifié par le nombre d’opinions et de plateformes où ce genre de discussions se manifestent.

La chirurgie plastique en tant que pratique féministe 

En fait, environ 90 % des patientes de chirurgie plastique sont des femmes. Quoi dire de tous les coûts financiers et les risques physiques que de telles procédures posent? (Rhode, 2016). Actuellement, le BBL (brazilian butt lift) est la chirurgie esthétique qui connaît la croissance la plus rapide au monde. Malgré le nombre croissant de décès résultant de cette procédure. Des chirurgiens sur Tiktok promeuvent des BBLs et plusieurs autres procédures en dansant et riant avec leur audience. Des body checks avant et après un BBL, sont aussi populaires sur la plateforme.

Le concept des « fesses brésiliennes » est devenue la forme souhaitée par certaines femmes blanches aux États-Unis et en Europe, qui imitent à leur tour une forme corporelle artificiellement construite et popularisé par Kim Kardashian. Alvaro Jarrin, auteur de The Biopolitics of Beauty, a examiné la culture de la chirurgie esthétique au Brésil. Il a constaté que la popularité du BBL dépendait de la classe et du groupe ethnique des interviewées. Si elles étaient riches et blanches, elles disaient : « Je ne veux pas avoir le corps de la ‘mulatta’ [un terme souvent péjoratif signifiant biracial], je veux le corps du mannequin européen. »

Cela dit, les pratiques culturelles façonnent les préférences des individus. Cela contribue à la préservation de ces mêmes pratiques. On est en constante négociation avec la société, la culture et d’autres individus. Selon Susan Bordo, cela implique de considérer le corps comme un site non seulement pour l’expression de soi, mais aussi pour la lutte politique. Une approche intersectionnelle cherche à reconnaître des différentes formes d’oppression et les relations du pouvoir entre elles. En reconnaissant que la capacité de résistance des femmes varie aussi d’un contexte à l’autre. L’attention sur les décisions personnelles plutôt que sur les pratiques collectives « demande trop aux individus et pas beaucoup à la société. » (Rhode, 2016)

Le discours évolue, change en relation aux phénomènes de représentation corporelle et aux normes de beauté. Les possibilités semblent infinies. À cela, on ajoute l’utilisation des nouvelles technologies qui révèle des variantes qui sont, à leur tour, très complexes. Par la suite, on présentera quelques-uns de ces enjeux numériques.

Les standards de beauté à l’ère numérique

Les réseaux sociaux ont donné lieu à la naissance des influenceurs numériques. Ces individus se positionnent comme leaders d’opinion, mais aussi comme des exemples à suivre. Bien qu’avoir des modèles à suivre peut être positif, cela peut aussi avoir un impact négatif sur les jeunes.

Les influenceurs fabriquent leur marque selon ce qui est à la mode, cela s’applique également à l’apparence physique qu’ils vont vendre. Au debut des années 1900, et jusqu’à 1920, les corps rondes étaient célébrées. L’arrivée des années 1920 apporte un nouveau prototype de beauté qui est celui  des figures très minces et caressant des formes. Ce type de figure arrive avec force et reste très populaire jusqu’aux au début des années 2000.

À cette époque et avec la massification de l’internet ainsi que l’arrivée des blogs en ligne, des groupes pro-anorexie font leur apparition. Ces groupes glorifient l’extrême minceur et s’autodénomment  Pro-Ana. Dans leur contenu, il était possible de trouver des conseils pour devenir anorexique, le partage de leur expérience vivant avec ce trouble alimentaire ainsi que des techniques pour se faire vomir après les repas. À cause du danger que ces blogs représentaient pour les jeunes, ils ont été effacés par Yahoo. 

La famille Kardashian

Au cours des années 2000, Kim Kardashian fait son apparition dans la vie publique et devient une célébrité à travers le monde. Les sœurs Kardashian ont rapidement fait de leur image un commerce et ont influencé les stéréotypes de beauté. Par contre, leur influence dans le monde de la beauté a toujours été polémique.

À l’âge de 15 ans, Kylie Jenner a eu sa première interversion esthétique. Elle a rempli ses lèvres pour avoir une apparence plus pulpeuse et plus prononcée. Cette intervention esthétique largement discutée dans les médias a donné naissance au Kylie Jenner Challenge dans les réseaux sociaux. Ce défi avait comme objectif de doubler le volume naturel des lèvres en suçant comme une ventouse un objet de la taille de sa bouche. Le défi est critiqué par des médecins. «Le docteur Dendy Engelman met d’ailleurs en garde les jeunes contre cette pratique dans le magazine Seventeen. Cette opération peut engendrer « douleurs, bleus, et gonflement », mais il existe également « un risque de défiguration permanente »». 

Une de caractéristiques les plus connues de Kim Kardashian sont ses fesses. On peu constater que le physique de Kim Kadashian change dans les photos publiés dans médias versus les photos publiés par elle même dans son Instagram. Les photos que Kim Kardashian partage dans ses réseaux sont complètement différentes au niveau de la taille et de l’apparence de son corps.

Khloé Kardashian a également fait polémique avec des photos retouchées excessivement. Elle a publié dans son Instagram une photo hautement retouchée. La même journée, Khloé a participé dans une vidéo. Il est possible de constater que son apparence physique sans retouches est complètement différente de celle qu’elle montre dans son Instagram.

Khloé Kardashian a menacé d’entreprendre des actions légales contre le compte d’Instagram qui a divulgué une photo sans son autorisation. Dans la photo en question, Khloe est sans maquillage ni Photoshop. Elle ne pose pas ni se tient dans un angle qui l’avantage physiquement. Sa réaction est assez contradictoire, car elle est une «activiste» Body Positive.  Les sœurs Kardashian ont établi des stéréotypes de beauté impossibles à atteindre pour les communs des femmes, mais aussi pour elles-mêmes. L’identité créée autour de leur marque est si importante qu’il est hors de question de se monter avec honnêteté et sans interventions de retouches digitales. 

Pourquoi les stéréotypes de beauté dictés dans l’ère numérique sont-ils potentiellement dangereux? 

Le danger des stéréotypes de beauté de l’ère numérique est la pression qu’ils vont exercer sur les jeunes pour avoir une image déterminée. Le problème se présente, car les images qu’on voit sur le web et sur les médias ne sont pas vraies. Les jeunes filles se sentent interpellées à ressembler à une image qui n’existe pas.

Il est décourageant de savoir qu’en plus d’éditer leurs photos, beaucoup d’influenceurs ont déjà eu des chirurgies esthétiques. En ce moment, les filtres sont en libre usage dans des applications comme Instagram et TikTok. La page d’Instagram @celebface expose les images retouchées des célébrités et des influenceurs. La phrase WELCOME TO REALITY de @celebface dénonce que dans les médias la beauté est fabriquée.


Kim Kardashian est accusée d’appropiation de l’esthétique noire à plusieurs reprises. Cela devient très problématique, car certaines femmes noires se sentent obligées de copier, n’ayant pas la forme corporelle idéalisée qu’elles croient être censées d’avoir naturellement. « C’est complètement faux, une sorte de fiction » a déclaré Alisha Gaines, professeur d’anglais à Florida State University et autrice de Black for a Day: White Fantasies of Race and Empathy. « Elle a fait un empire en s’appropriant la « blackness » et en la vendant à tous les types de personnes, y compris les Noirs. »

Un peu d’appropriation culturelle?

En Asie, il existe des applications comme Snow qui ont comme objet d’éclaircir la peau dans les photos. Il existe un rejet très marqué envers les couleurs de peau foncés. Dans la culture populaire asiatique, les gens pensent que les personnes avec la peau foncée ont une situation économique défavorisée. En revanche, les peaux pâles sont considéréss supérieures, élégantes et aussi vus comme un signe de richesse économique. Les lèvres volumineuses des femmes de couleur sont souvent critiques et portés à comparaison avec des termes péjoratifs.

La même situation arrive avec les cheveux naturels des femmes noires. On dit des cheveux des femmes noires qu’ils font « peu professionnels ». On dira aussi que leur tresses font «ghetto». En revanche, la réaction des gens envers une femme blanche avec des tresses n’est pas la même. Les femmes blanches ne seront pas critiquées de la même façon. Il existe une adaptation forcée de la culture qui déclenche du côté des minorités. Elles vont devoir adopter certains traits physiques des femmes blanches pour pouvoir  s’intégrer dans la société. Un exemple clair est l’adoption des cheveux lisses dans leur milieu de travail. Les cheveux des femmes noires appelées ghetto et peu professionnels. 

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